"Voir, lorsqu'on y pense, c'est construire un rapport
critique au monde, c'est reconnaître pour autre ce que
l'on perçoit et accepter de nous le représenter comme tel.
Voir est un acte, "l'oeil voit comme la main prend"
écrivait Paul Nougé. Belle idée en effet où l’intuition
des poètes rejoint l’observation des savants et Bernard
Noël ne dit pas autre chose qu’André Leroi-Gourhan
lorsqu’il écrit dans son Journal du regard : "La main
a saisi la première ressemblance. Réellement saisi, mani-
pulé. Et ce fut ce geste qui ouvrit le corps aux images,
quand le doigt reconnut son complément dans un mor-
ceau de bois, et l’ongle dans un éclat… "(Noël,1988 :20).
Oui, c’est sûrement la main qui saisit la première
ressemblance, mais c’est peut-être le regard qui perçut la
différence . Dans cette articulation secrète, originelle entre
l’œil et la main, c’est bien l’œil qui contient à la
fois le vu et le regard (Noël,1988 :17).
Aussi étrange que cela puisse paraître, il semblerait
que l’on ne commence à voir que lorsqu’on est dans
l’incertain, dans un flou mental comme lors de ces
périodes charnières où les choses, les façons de faire,
les traditions, les rites portent encore leur nom, sont
encore inscrits dans une sorte d’obligation sociale mais
et n’ont plus l’efficacité promise dans leur définition.
Tout un chacun connaît ou a connu ce genre de " découverte "
sur le plan personnel et psychologique, mais la chose est
moins connue du point de vue de l’anthropologie et de
l’histoire. Ce sont ces passages de l’invisible à l’entre-vu,
du " possiblement-vu " au vu et à la diffusion de la vision
qu’il faudrait étudier pour comprendre comment naissent
les regards ".
Pascal Dibie [Ethnologue], La passion du regard,
Essai contre les sciences froides,
Editions Metailié, 5 rue de Savoie 75006 Paris, 1998
Diffusion Seuil,p.23-24.
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